Chinoiseries des familles.

 

Travail d'édition en collaboration avec le photographe Marc Cellier, 76 pages.

Textes  : Marie Minary 

Photographies : Marc Cellier.

Incipit.

Je suis son clandestin,
et sonde la nuit au fond de l’horizon
au fond de lui.
Éclaireur ou sentinelle,
je ne suis jamais très loin.
Mais la forêt est le seul endroit
où la poussière n’existe pas.
Il y a la mort et puis la vie.

Et s’il ne partait pas,
s’il restait ici,
et s’il ne revenait pas ?

Il faudrait suivre les fougères couchées
les arbres bousculés
les racines piétinées et les fleurs
embrassées.

Il faudrait garder ses distances,
être un tapis de mousse
prêt à réceptionner.
Souple et solide,
joignant les deux mains
non pas pour prier,
quoique cela se fasse
et passe le temps,
mais pour soutenir et propulser
caresser et protéger.
On peut aussi prétendre s’en foutre.

S’il avance, je recule
S’il ne bouge pas, j’avance.
S’il ne me voit pas tant mieux
moi je le regarde et j’attends.

Ce ne sont pas les insectes que l’on entend
c’est mon cœur qui grésille, mes poumons qui stridulent.
Inquiet parfois, heureux souvent,
à l’orée du bois, et de sa vie,
j’observe.
Car il est moi, mais je ne suis lui.
Je ne décide rien, qu’il n’aura entrepris.

Nuageries

Les chevelures d’orage
grises et incandescentes
vaporeuses et fragiles
se regroupent
et masquent l’horizon.
J’aimerais voir moi aussi,
poussez-vous.
Poussez-vous mesdames,
poussez-vous messieurs
Mais toi reste, Zébulon
Genitus Mutatus
et autres nuageries
Là d’où on vient.
Là où on va.
Homomatus Mamutus
et autres chinoiseries…
Relevez vos têtes enfin !
Même si
l’épaisseur des souvenirs parfois
écrase les cabèches
qui s’inclinent alors pour laisser
pleuvoir les yeux,
pleuvoir le cœur,
et arroser les albums
photographiques.

Au loin le ciel est sombre.
Auprès de vous lumineux.

N’enfouissez pas mesdames, messieurs,
pères, mères,
et puis toi vieil inconnu,
de vos crinières confuses
de vos mots nébuleux
de vos cataractes diabétiques
la vie que nous n’avons pas eue
et que peu savent écouter.
Ce ne sont pas les vieux qui sont sourds.
Ce sont leurs enfants
qui ont du potage dans les oreilles.

Fuck Alzheimer et
fuck les hanches en plastiques,
quand ils verront la lumière
c’est nous qui n’y verrons plus.

Interrogations

As-tu déjà connu le vertige
terrible sensation
d'être un ballon d'hélium
coulé dans le plomb
le corps rempli d'opium
pris dans un tourbillon
et quand vient la nuit tu voudrais t'envoler
pauvre insecte, éphémere papillon.
exposé sur un pare-brise
vulgaire et triste, pitoyable panthéon.

As-tu déjà connu la surprise
fugace impression
d'ouvrir tes ailes, de t'élever dans le ciel
autrement qu'en avion
es-tu colombe
ou bien pigeon ?
As-tu regardé, vu, souri, puis fermé les yeux
survolé les montagnes, en imagination.
As-tu déjà sauté dans le vide
pauvre couillon ?

As-tu déjà connu la folie
obscure addiction.
Ce sentiment de puissance de liberté
pur vif sans concession,
ce sentiment d'impuissance de prison
net cinglant noir abandon
As-tu battu tes chimères au baby-foot ?
et visiter au parc tes démons ?
avez-vous bien ri,
apprécié la réunion ?

As-tu déjà connu l'extase
ce trop plein d'émotion
religieux, sportif, artistique, amoureux,
l'incomparable frisson
Sais-tu verser des larmes de joies
comme dans les chansons,
t'abandonner dans l'autre,
chérissant cette union
te retrouver dans l'ailleurs,
chevauchant Arion

Beaucoup de questions
et plus encore, si tu y réponds.

Le cerisier cette année encore était plein.

Il sourit.

C’est lui qui, au pied de l’arbre guide les opérations.
Les fruits tombés gisent trop bas,
les fruits perchés brillent trop haut
pour ses cervicales, ses yeux et son vieux dos.
Sa femme elle, glaneuse depuis l’enfance et vive encore
remplit bon train son panier.
Maîtresse de maison, elle ne manque pas non plus de donner les directives.
Aucune petite tache rouge n’échappe à sa vigilance.
Malheur à celui qui n’abandonne pas sa tâche pour cueillir la nouvelle mire.
Elle est la matriarche,
nous nous exécutons avec une joie non feinte.
C’est à qui dans le manège arboricole, saura décrocher le pompon en premier.
Nous sommes les appendices,
les prothèses bioniques de ces deux êtres fatigués.
Nous sommes leur prolongement,
les bras jeunes et les jambes fortes qu’ils n’ont plus.

Chaque printemps généreux,
voit l’antique fruitier se couvrir d’autres oiseaux
que les merles et les rossignols.
Le jardin reprend vie,
et les enfants et petits-enfants,
les cousins les frères les sœurs,  
nichés au creux du feuillage
pépient gaiement, sautent d’une ramure à l’autre
arrachant valeureusement les baies aux branches
comme leurs ancêtres les ans à la vie.

Et l’on emplit les seaux et les cagettes
qui passent de mains en mains
jusqu’à atterrir aux pieds du grand-père.
Il centralise, elle inspecte.
Grand-mère sous sa casquette d’inspecteur des travaux finis,
sélectionne et trie,
jette les drupes abîmées,
mets de coté ou engloutit
les gâtées, les picorées.

On a ressortit pour l’occasion,
les bobs Ricard et les salopettes de chantiers
la chemise mille fois recousue au col coupé
le pantalon aux genoux élimés.
Tous les trésors d’une vie passée.
Chaque vêtement à son histoire
chaque raponce son identité.

Et puis quand les gestes se feront las
la récolte paresseuse
par fatigue ou par ennui.
Lorsque seules nous narguerons
gorgées de sucre et de soleil, d’un rouge sombre au jus tachant
les meilleures,
les intouchables, inabordables,
les plus belles cerises
qu’aucun crochet, aucune échelle ne permet d’atteindre.
Alors le grand-père se lèvera
se dirigera vers la terrasse ombragée
où attendent déjà les rafraîchissements bien mérités.
Joyeux cortège, gourmande procession,
le clan traverse le verger
remonte les années.